Texte n°1
Bleu électrique. Un flash. Un autre, puis plus rien, les ténèbres.
Mes yeux sont fermés et devant mes paupières closes les impulsions imaginaires de mon cerveau malade. Pas de fin en vue. Une pensée qui tourne en rond, encore et encore. Une tergiversation inutile. Je voudrais que ça cesse. Je pense à mon cerveau. Qu’est-ce que c’est exactement ? Un tas de chair grisâtre secouée tous le jour par des pulsions et toute la nuit par des cauchemars. Une pelote d’anxiété. Complètement emmêlée. Je ne trouve même pas le bout pour commencer à tenter de la défaire. Que c’est compliqué ! Est-ce cela la vie ? Parfois je me renferme tellement sur moi-même et sur cette vision que j’ai de mon cerveau que plus rien n’existe. Ou plutôt, j’ai la sensation que tout ce qui existe n’est qu’une illusion, une impulsion électrique parmi d’autres. Un échange de produits chimiques entre les synapses. J’imagine de petites molécules rondes qui flottent de manière frénétique d’une branche de neurone à une autre. Des branches lisses et légèrement humides. Une couleur saumon pâle sur un fond bleu nuit. De loin on dirait des étoiles. Rien de tout cela n’est réel ou scientifique. Ce sont des images rémanentes qui tournent sans cesse dans mon esprit. Je me dit que peut-être mon cerveau est terriblement narcissique et que, faute de pouvoir s’admirer dans le miroir, il produit ce type d’image à l’infini. Ça tourne à l’obsession.
Je mange des pâtes ; des coquillettes spécifiquement, avec de la sauce pesto trop verte du supermarché, je rumine ce mélange les yeux perdus dans le vide telle une génisse. Je ne regarde rien de particulier. Mais dans mon esprit cette image tourne. Mon cerveau, les synapses rosâtres, les flash électriques bleus. Je n’ai rien décidé. Je n’ai pas conjuré cette vision. Elle est juste toujours là, comme un bruit de fond. C’est à vous rendre fou !
Je me pose souvent des questions sur ma santé mentale. Est-ce qu’un véritable fou se demande s’il est fou ?
Quand c’est comme ça je me sers en général un verre d’eau. J’ouvre le frigo. Une bruit de ventouse qui se décolle. Je récupère la carafe qui se trouve dans le compartiment à l’intérieur de la porte. Tous les frigos se ressemblent. Toujours blancs, toujours avec des parties transparentes. Est-ce pour donner l’impression visuelle de fraîcheur ? Blanc comme la neige, transparent comme la glace ? Est-ce vraiment nécessaire ? A priori les équipes marketing et design de toutes les compagnies de fabrication de frigidaires sont d’accord sur la question. Mais ça ne prouve rien. C’est peut-être un effet de groupe. Un consensus inconscient.
Je referme la porte, verse l’eau dans un grand verre. J’observe le flot du liquide translucide et me concentre sur le clapotis qu’il émet en tombant. Le verre est presque plein. C’est rare ça. Je ne parle pas du vrai verre, mais de mon verre métaphorique. J’ai toujours la sensation que le verre est non pas à moitié vide, mais au moins au 3/4 vide, si ce n’est entièrement vide. Je suis un être profondément pessimiste.
Stop.
Il ne faut pas se lancer dans ce genre de réflexions.
J’apporte le verre à mes lèvres. L’eau est très froide, comme dans une rivière de montagne. Ce me fait mal aux dents. Mais ‘est comme ça que je l’aime mon eau. Si elle n’est pas glacée, je n’ai pas la sensation d’être désaltéré. Maintenant le verre est vide pour de bon, littéralement et métaphoriquement Rien ne va plus.
Ai-je jamais été ailleurs qu’à cet instant, où je visualise mon cerveau et où je vide mon vers d’eau ?
Le passé, le futur, je ne connais rien de tout cela.
On nous dit de vivre dans l’instant présent, que ça aide à mieux apprécier la vie. Je n’y crois pas trop. Bien sûr si l’instant présent c’est d’être sur une plage paradisiaque avec un bon livre et aucune obligation sociale ou professionnelle, je ne doute pas de l’efficacité de ce conseil.
Mais qu’en est-il du fou qui visualise ad nauseam son cerveau et qui boit de l’eau tellement froide que ses dents en tomberaient presque ? Je suis dans cet instant présent. A 100 %. Un véritable épicurien. Carpe Diem ! Mais ce n’est pas une bonne journée. Pas du tout. Ni celle d’hier ou d’avant-hier. J’essaye de me débarrasser de cette image qui tourne sans cesse. Essaye juste de ne pas visualiser l’éléphant. Facile ! Plus j’essaye de penser à autre chose que mon cerveau, plus il se fait grand et bruyant . Que me veut-il à la fin ?
Je m’occupe comme je peux. Rien ne paraît réel à part cette image incessante. Je n’avance pas du tout. Avancer vers où, vers quoi ? Au final il n’y a rien à atteindre. La fin c’est la mort. Et avant ça il n’y a que le cerveau, seul avec lui même. Un pilote isolé dans un vaisseau de chair.