cogitation neuvième
Ces derniers temps les choses ne vont pas fort. Je suis fatiguée. Peut-être que je déprime un peu. J'ai essayé plusieurs stratégies pour aller mieux. J'ai tenté de mieux organiser mon temps, de faire attention à ne pas me surmener. J'ai voulu remplir mes journées avec des activités intéressantes. J'ai pensé me remettre à la peinture, ou à la broderie.
Mais au final je n'ai pas assez d'énergie, tout simplement. C'est terriblement frustrant.
Je me dis sans cesse que je devrais apprécier les petites choses. La vie ne doit pas être une suite d'activités intenses et divertissantes. Parfois, souvent même, il ne se passe rien. Ce n'est pas grave. Ça ne devrait pas être un problème. Il y a un certain nombre d'études qui démontrent les bienfaits de l'ennui sur le cerveau, sur la créativité, sur la résolution de problèmes etc... Alors pourquoi est-ce que je déteste tant m'ennuyer ?
Je penses qu'il s'agit d'un problème générationnel. Nous vivons à une époque de sur-stimulation constante. De plus, notre société capitaliste nous forme dès l'enfance à poursuivre une forme de productivité constante. La flânerie n'est plus une activité acceptable.
J'essaie d'aller contre ce conditionnement, mais je n'y arrive pas du tout.
Alors aujourd'hui je me suis demandé quelle activité serait parfaitement en contradiction avec ce qui est escompté, ce qu'on a été programmé pour attendre de nous même.
La réponse fut assez simple : la bibliothèque.
Il s'agit d'un endroit où on ne produit rien d'utile, où on ne dépense pas d'argent, et où on peut rester assis des heures à ne rien faire d'autre que lire et réfléchir. C'est vraiment l'antithèse du capitalisme. Quand j'étais petite ma mère m'emmenait tous les mercredi à la bibliothèque. Mais avec l'âge, bien que mon amour des livres n'ait jamais terni, il s'est teinté de consumérisme compulsif. Je suis atteinte depuis mon adolescence de ce que les japonais appellent le "tsundoku". Il s'agit d'une pathologie qui consiste à acheter les livres plus vite qu'on ne peut les lire. On accumule ainsi toujours plus de papier et on a la fâcheuse impression de ne jamais avancer. Et par la même occasion on rends les déménagements particulièrement compliqués. Étant justement quelqu'un qui déménage extrêmement souvent pour mon travail, et une adoratrice des livres, pourquoi donc ne pas réglé tous mes problèmes de déménagement, de consumérisme, d'ennui et de conditionnement capitaliste, en m'inscrivant, tout simplement, à la bibliothèque ?
C'est donc avec cette idée révolutionnaire en tête que je m'en suis allée, pendant la pause déjeuner, à la bibliothèque la plus proche. Après avoir obtenu mon statut de membre officiel, j'ai pu explorer gaiement les rayons à la recherche de ma première lecture, libérée de toutes attentes sociales, légère après avoir laisser derrière moi mon ancienne peau de consumériste névrosée.
Après avoir parcouru les étagères quelques temps, je suis tombée sur le livre qui serait le premier d'une longue liste d'emprunts joyeux à la bibliothèque. Devant malheureusement retourner au travail, j'ai scanné ma trouvaille et me suis mise en route, avec le tome épais, et bien abîmé par dieu sait combien de lectures, entre mes mains fébriles. Dans le métro, je commence à le parcourir. La brise de la climatisation fait frétiller ses pages fines, et je suis rapidement prise par la narration. Je dois faire attention pour ne pas rater mon arrêt. Ce court instant dans le métro, avec mon premier emprunt bibliothécaire depuis des décennies, l'air frais sur ma nuque, la vitesse du train dans le tunnel, la femme hurlant en chinois dans son téléphone juste à côté de moi, ce court instant disais-je, fut tout simplement parfait.
J'ai trouvé le calme intérieur tant recherché.
Je ne peux peut-être pas le conserver. Mais j'ai bien fait attention à le savourer le temps que ça aura duré. Et maintenant j'écris ces mots pour me rappeler à moi-même dans les moments difficiles qui ne manqueront pas de venir, que parfois il suffit de peu de choses, un saut à la bibliothèque, un chapitre lu rapidement pendant un bref trajet de métro, pour être profondément satisfait de la vie.